Le Gabian déchaînè

Le tambour de Cassis

Oh Tonin, parle- nous du fameux TAMBOUR de CASSIS !

Ce pêcheur cassiden est né à CASSIS et il existe 3 versions de son histoire :

  • Version de Pierre SICARD :

Donc un certain beau jour de Saint-Pierre vers l’an de grâce 1830, tout était prêt pour que le trin soit inoubliable. M. le curé avait béni les ânes et les chevaux caparaçonnés de couvertures piquées et fleuris, les choristes avaient chanté :

« Nostra Dama de la Mar

Que fa flourir que fa grenar

Una bòna pesca per lei pescadors »

La douce nuit d’été était largement tombée depuis une heure, que la jeunesse caquetante attendait toujours son tambourinaire et trépignait d’impatience et bientôt de colère. Le maire, assisté d’un adjoint en tenue de prud’homme et du garde champêtre en bicorne, alla frapper à la porte de Vidal. Le vieux marin, perdu dans un rêve lointain, brumeux comme la fumée de sa pipe, n’entendait pas travailler en ce saint jour. Il voulait honorer saint Pierre en chômant. Il répondait sans varier : « Nani, vouli pas ! »

Le Premier magistrat de Cassis lui brûla l’encens sous la narine avec une adresse toute politicienne. C’étaient des kyrielles laudatives d’appellations comme : glorieux Vidal, sublime Vidal, irremplaçable Vidal… Le virtuose de la masseto faisant la coquette était inébranlable dans son caprice de vieux têtu. Le maire employa les grands moyens :

« Tiens, je prends sur moi, sans en référer au Conseil municipal, de te payer cent sous – un écu, c’est quelque chose çà !- sur le budget extraordinaire. Cent sous ! Autant que le prix des cierges lors des prières pour conjurer le choléra. »

« Boun, li vaou ! » répondit Vidal, alléché par cet énorme cachet, décrochant son tambourin pendu au mur entre le portrait de l’Empereur et le cierge vert de la Chandeleur .

A trois heures du matin, la piste de danse s’était clairsemée.

Des fenêtres s’ouvrirent des maisons d’alentour dont les occupants, troublés dans leur sommeil, crièrent des injures !

« Taiso-ti, marri tambourinaire ! », « Laissa-nos dormir maoufatan ! », « As pas fèni de pica de masseta ? Anan cercar lo commissari ! »

Alors Vidal quitta la placette et, avec une farandole diabolique, d’un rythme accéléré, entraîna les jeunes dans toutes les rues de Cassis. Sous le vacarme, les imprécations pleuvaient dru. Le bedeau sortit en ajustant sa calotte pour apostropher Vidal en termes non canoniques. La femme du notaire, hors d’elle, ne s’aperçut pas qu’elle sortait en chemise de nuit. L’apothicaire en furie cria à son épouse :

« Margarida, passo-mi lo pissador pèr li manda su la testa ! ».

Le maire, désespéré et inspiré à la fois, tomba à genoux devant le héros blessé à Trafalgar et lui dit : « Mestre Vidal, glorieux Vidal, sublime Vidal, au nom de mes administrés je t’ai donné un écu pour que tu commences, eh bien… eh bien … ».

« Eh bien j’en veux le double pour m’arrêter » laissa tomber Vidal !

  • Version du PETIT MARSEILLAIS de 1868 :

On raconte qu’il y avait à Cassis au XVIe siècle un joueur de tambourin, que l’on nomme un tambourinaïre (prononcer le –e final comme un é) en provençal, qui se prétendait le meilleur tambourinaïre de Provence et, par conséquent, du monde entier. Jamais pourtant il n’accepta de s’enrôler dans une bande ce qui, après tout, n’était peut-être pas plus mal car il s’était fait une loi de ne jouer que des airs de sa composition. Même si, à vrai dire, on ne parlera pas réellement de “composition”, le terme “invention” conviendrait mieux, car ce monsieur improvisait des airs que le vent ne tardait pas à emporter.

Lorsque le roi Charles IX vint à Marseille, les consuls de la ville pensèrent qu’il pouvait être approprié de choisir le meilleur tambourinaïre de la province pour donner la traditionnelle sérénade à Sa Majesté. Évidemment le tambourinaïre de Cas et, malgré sa pauvreté, voulut prouver qu’il travaillait davantage pour la gloire que pour le profit, en fixant à un sou le prix de son concert.

La nuit venue, donc, il s’installa sous la fenêtre du roi et entama une de ses brillantes improvisations dont il avait le secret et qui ne devait finir qu’à l’aube.

Charles IX avait pourtant alors davantage envie de dormir que d’écouter la moindre sérénade. Un officier vint donc de sa part pour demander à l’homme de “cesser son tapage”

Le tambourinaïre fut, on s’en doute, indigné de l’intervention de l’officier, et pour garder la face, lui annonça : “Ayant reçu un sou pour donner une sérénade au roi de France, j’entends bien faire consciencieusement ma besogne !”

L’aide de camp retourna vers le roi qui s’emporta.

“Eh bien, morbleu ! Sacrebleu ! Ventrebleu ! cria-t-il, qu’on lui donne vite deux sous, mais qu’il s’en aille !”

Voilà donc l’origine de ce proverbe qui permet de faire taire pour deux sous une personne qui se mettait en train pour un sou.

  • Version de Pierre CORDELIER :

C’est au mois de juillet 1784, le 9 juillet pour être précis, que Jacques Vidal naquit à Cassis. Il y passa une jeunesse contemplative et restée ignorée de tous, avant de connaître le métier des armes. Pêcheur de rougets et de daurades, mais aussi virtuose du tambour, il fut envoyé par une administration logique et éclairée, servir la France sur les vaisseaux de l’empereur. La mer était son domaine, elle faillit être sa perte.

C’est du moins ce qu’apprirent les Cassidens, lorsque Jacques Vidal retrouva sa barque, ses filets et son ciel provençal. Il faut dire qu’il ne se faisait guère prier pour raconter ses « campagnes »

Avec le galoubet et le tambourin, il enchanta désormais Cassis, ses amis, ses voisins et toute la jeunesse qui venait le chercher pour rythmer les farandoles, les gavottes et les rigaudons. Il devint l’homme- orchestre des fêtes votives, le magicien des festivités populaires, la providence des gambilleurs.

Pas un Cassiden, un Ciotaden ou un Aubagnais ne prenait dans ses bras sa cavalière pour se laisser emporter à l’invitation de Terpsichore, sans que Jacques Vidal ne soit là, inspiré et souriant, infatigable et paternel.

Or, un jour, c’était le 29 juin 1831, tout Cassis, et plus spécialement les pêcheurs cassidens, fêtaient leur saint patron. On avait bien mangé, bien bu et bien chanté pendant les longues heures de cette journée d’été, et, avec la fraîcheur du crépuscule, l’envie de danser chatouillait les jambes des garçons et des filles… Mais voilà ! Comment danser sans musique ?

Et si on demandait à Jacques Vidal ?

Garde-champêtre, tu es la loi ; fais-la respecter, vas-y, et ramène-nous notre tambourinaïre, autrement, c’est toi qui vas avoir affaire à nous.

Et le pauvre Tonin Lombard n’eut plus qu’à s’exécuter, en regrettant, ce jour-là, d’occuper les fonctions particulièrement éminentes de garde-champêtre de la bonne bourgade de Cassis.

Il prit donc le chemin de la calanque de Port-Miou, et, au bout d’une demi-lieue, le visage ruisselant de sueur sous le bicorne doré, il arriva devant un cabanon nommé « La Cantarelle ». C’était là, la demeure de Jacques Vidal .

Ayant invoqué Saint-Pierre, saint patron du jour et saint patron des pêcheurs, qu’il entendait honorer par le repos, Jacques Vidal eut cette réplique formelle et définitive :

Tout ça, je m’en fous ! Tu peux être le garde-champêtre, mais tu es aussi un vieux guignol, et d’abord, moi, j’veux pas travailler.

C’est alors que, sur un air enjôleur, Tonin Lombard tenta de donner à la conversation un tour plus passionné et plus direct :

Mais qui parle de travailler ? Tu es un artiste, toi ; tu mignonnes le galoubet, tu caresses le tambourin.

Si tu continues, je vais sortir te caresser les fesses avec mon pied !

Allez Vaï ! prends-le ton tambour, prends-le ton flageolet, et viens leur chatouiller la farandole.

Non ! non ! non !

Té, allez tant pis ! Je ferai la quête là-bas pour me faire rembourser ! Je te donne trente sous, mais viens !

Trente sous ! reprit Vidal, presque atterré, en plein mois de juin ?

Quarante sous !

Le jour de la fête de mon saint patron ?

Cinquante sous !

Si tu me prends par les sentiments, bien sûr ! Tu arriveras bien à faire de moi ce que tu voudras.

Alors Tonin LOMBARD, ravi et souriant, vit enfin la porte du cabanon s’ouvrir et Jacques Vidal capituler.

Texte de Antoine Ollès